Homélie du Père Denis pour le quatrième dimanche de Carême, 6 avril 2008

Frères et soeurs,

dans sa «Règle des Moines», saint Benoît de Nursie, au sixième siècle, avait inventé une échelle, pour décrire les douze degrés de l'humilité qui permettent de monter vers Dieu.
Un siècle plus tard, dans la moitié du septième siècle, un moine du Sinaï, appelé Jean, proposa une autre échelle, de trente degrés, pour monter de terre jusqu'au ciel.
Mais le véritable inventeur de l'Echelle céleste, c'est le Seigneur lui-même, qui l'a révélée en songe au patriarche Jacob: «Voici, une échelle s'appuyait sur la terre, tandis que sa cime atteignait le ciel, et les anges de Dieu montaient sur elle et en descendaient»

Le texte grec de la Bible des Septante et le texte latin de la Vulgate continuent ainsi: «Sur elle s'appuya le Seigneur, qui lui dit etc. » tandis que le texte hébraïque dit simplement: «Voici, le Seigneur se présenta devant lui et lui dit ... » Eh bien, le fait de s'appuyer sur l'échelle, d'y poser ses pieds, signifie que le Seigneur ne descend pas seulement avec sa divinité, partout présente, mais avec son humanité, avec l'épaisseur et le poids de la chair humaine, dans l'incarnation.
En descendant sur la terre, vers notre misère, pour s'anéantr dans la mort et dans le sépulcre, il a parcouru tous les degrés de l'humiliation. Mais cela lui a permis de remonter vers le ciel et de faire siéger notre humanité dans la gloire, à la droite du Père. Et parce qu'il est le Seigneur Dieu, les Anges se trouvent là, sur l'échelle, accompagnant la descente et la montée du Christ.
Voilà donc un exemple merveilleux pour les moines, pour ceux qui font profession de vie angélique en imitant la condescendance de Dieu, avec leur humilité, ainsi que la montée vers le ciel, avec leur pratique des vertus.

Sur le Mont Athos, dans le réfectoire des grands monastères cénobitiques, par exemple à Dionysiou, une fresque représente l'ascension des moines saints, encouragée par les bons anges, et la chute des pécheurs, entraînés par les mauvais anges vers la gueule du Dragon. Cette fresque se trouve dans le réfectoire pour inciter à la modération dans le manger, à la sobriété dans le boire.

Le nom de Jacob signifie en hébreu: «celui qui supplante», parce que ce patriarche, fils d'Isaac, a pris le droit d'aînesse de son frère Esaü. Or ce dernier, qui a convoité le plat de lentilles de son frère cadet, représente symboliquement les passions, en particulier la gloutonnerie. Pour cela Jacob nous sert déjà d'exemple, vu qu'il a maîtrisé les passions en cédant son plat de lentilles.vu qu'il a «supplanté» les passions.

De plus, par sa façon de dormir sur la terre nue, avec une pierre comme oreiller, il devient un modèle d'ascèse, un modèle de cette «voie étroite» qui permet l'union avec Dieu.

Tout cela, frères et soeurs, ,je vous l'ai dit à propos de saint Jean Climaque, dont nous célébrons la mémoire en ce quatrième dimanche de Carême.
Le nom de Climaque lui vient du grec   (Klimakos), qui signifie «de l'Echelle». Saint Jean Climaque est donc saint Jean «de l'Echelle sainte», c'est-à-dire l'auteur du livre intitulé «l'Echelle des vertus».

L'évangile que nous avons lu ce dimanche n'a aucun rapport avec saint Jean Climaque: Pendant le Carême, qui est le temps le plus court de l'année liturgique, nous lisons des péricopes choisies dans l'Evangile selon saint Marc, qui est le plus bref des quatre évangiles, et c'est seulement par une heureuse coïncidence que le mot-clef de ce dimanche est la parole du Christ à ses Apôtres: Le Mal ne peut être chassé que par la prière et le jeûne, ce qui résume effectivement la vie des saints moines, en particulier celle de saint Jean Climaque. Ce n'est donc pas le récit de la péricope - la guérison de l' épileptique,qui est important, mais l'enseignement de Jésus à cette occasion. Puisque les témoins de cette guérison, à commencer par le père de l'enfant, se tiennent là un peu comme on vient assister à un spectacle, les Disciples n'ont pu guérir l'enfant. Le Maître, lui, en sera-t-il capable ? Le père désire sincèrement que son fils guérisse, mais il présente sa requête de façon provocatrice: Si tu as quelque pouvoir ... , dit-il en s'adressant au Christ, au Verbe tout-puissant !
Jésus ne relève pas l'impertinence de cette condition, mais comme toujours il renverse la situation. Il n'est pas question de «pouvoir», mais de «foi». Jésus ne se fie même pas en son pouvoir personnel et divin, mais il a, vis-à-vis de son Père, une foi véritable, une foi «à déplacer les montagnes». Les Disciples n'ont pas réussi parce qu'ils n'avaient pas une telle confiance, pas même comme un grain de sénevé, malgré tous les miracles qu'ils avaient vus, malgré tous les enseignements de Jésus.
Le Christ pourrait se sentir découragé. Heureusement, le père de l'enfant se déclare porteur d'un «peu de foi», d'une foi qui pourrait croître avec l'aide de Dieu: «Je crois, Seigneur; viens en aide à mon peu de foi!» Et la guérison a lieu, non comme un spectacle pour susciter la foi, mais comme une récompense pour ce peu de foi. Jésus n'aime pas l'exhibitionnisme: lorsqu'il voit arriver la foule, , il se hâte d'accomplir la guérison avant que le peuple, voyant le miracle, ne détourne encore une fois de son sens véritable la mission du Christ, qui n'est pas de régner de façon temporelle sur terre pour la sauvegarde momentanée du peuple hébreu, mais de mourir pour sauver de manière définitive toute l'humanité.

Il se dépêche de retourner à la maison, pour se retrouver finalement seul avec ses disciples, dans l'incognito.
En privé, il exposera le sens de l'événement, lorsque ses disciples lui demanderont pour quelle raison ils n'ont pu guérir 'enfant possédé par le démon. Jésus donne alors une réponse qui, en ce temps de Carême, devient pour nous la clef de notre lutte contre le démon: le seul moyen, en effet, c'est la prière unie au jeûne.

Ces deux mots justifient le choix de l'évangile qui nous a été proposé ce dimanche. Ils justifient aussi, comme je vous l'ai déjà dit, la mémoire de saint Jean Climaque et de son Echelle des vertus. Qui dit échelle dit aussi escalier. Je pense à cet escalier que les moines du Sinaï ont creusé dans la roche entre terre et ciel, depuis le couvent grec de Sainte-Catherine jusqu'au mont Horeb, le Djebel Moussa, le mont Moïse, la montagne de la divine contemplation ou de la vision de Dieu.
L'échelle des vertus, nous devons en gravir les marches, nous aussi, dans notre montée vers Pâques.

Nous ne serons donc pas étonnés si, à la fin de cet évangile, le Christ annonce sa Passion, sa mort et sa résurrection. Malgré son pouvoir sur le Mal, le Christ est avant tout le Dieu 'amour, et non pas un despote divin. Parlant de lui-même, il ne se déclare pas roi d'Israël ou Messie triomphant, mais il se présente comme le Fils de l'homme, qui sera livré sans défense, par amour pour le genre humain.

Sa personne sera livrée aux mains des hommes pécheurs, son corps sera rompu et son sang versé pour nous, dans le sacrifice de la croix comme dans le mystère eucharistique de l'Agneau immolé.

Ce qui importe, dans la vie du Christ, c'est précisément sa mort et sa résurrection, et sa façon de passer vers le Père, dans la nouveauté d'une Pâque qui donne un sens à notre mort si nous nous laissons entraîner avec lui vers la résurrection et la vie éternelle.

Amen.

 

 


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